Conflit salarial chez le premier exportateur mondial de bauxite : Les Russes et le « petit bijou » de la Guinée

Samedi 31 octobre 2009, par Orez (K.) // en Guinée les communautés minières ne baisseront pas les bras « malgré la répression »

« C’est une exportation illégale ! », a déclaré, furieux, le ministre russe des affaires étrangères Serguei Lavrov. Le 10 septembre, la justice guinéenne a en effet annulé la vente de l’usine de bauxite Friguia au moscovite Rusal, estimant que le prix payé en 2006 était trop bas. C’est le dernier épisode de la bataille qui oppose les salariés à l’entreprise, accusée de laisser dépérir le site, fleuron de l’économie nationale, tout en durcissant les conditions de travail au nom de la crise.

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DES ARBRES centenaires, des ouvrages coloniaux, un paysage de forêts denses et de rocs verdoyants ; puis, soudain, grandeur nature, apparaît l’image reproduite sur les billets de banque guinéens : les mines de bauxite de Fria, à deux heures de route au nord de Conakry. Trois immeubles en béton ornés de milliers de balcons et de presque autant d’antennes paraboliques : ce sont les logements construits par le groupe Pechiney pour ses expatriés, maintenant une présence économique de la France à l’époque où le général de Gaulle, vexé par le rejet de la population locale (1), prenait subitement ses distances avec la Guinée, en 1958. Fièrement affiché se détache le slogan de Russki Alumini (Rusal), l’entreprise russe qui a acheté le « petit bijou » privatisé de la Guinée :

« Responsabilité, fiabilité, compétence »

Au huitième étage, M. Bakary Kourouma décroche un tableau. Petit cadeau remis par l’entreprise à la fête de métallurgistes, en 2006, ce « diplôme d’honneur » félicite cet ouvrier qualifié « pour le service rendu) son département et sa contribution au développement de l’usine ». Il gagne environ 900 000 francs guinéens (120 euros) pour gérer le groupe électrique et l’approvisionnement de la ville en eau, qui dépend entièrement de l’entreprise. Mais, corrige-t-il, tout compte fait – « pour maman, 200 000 francs ; pour papa, 100 000 ; 100 000 pour ma sœur et mon frère ; 50 000 pour téléphoner ; 50 000 de taxi-moto pour aller travailler… » -, il ne gagne que 15 euros par mois. M. Kourouma travaille sous les ordres de cadres qui logent dans une vaste villa que l’on voit du balcon. Les barbelés qui l’entourent protègent, outre quarante expatriés russophones, une piscine.

Il y a à peine soixante ans ne se dressaient ici que les quelques cases d’un village aujourd’hui rayé de la carte, Kimbo. Il a laissé la place à une cité de soixante mille habitants organisés autour de la « première usine d’alumine en terre africaine ».

Une ville-usine à l’européenne

Au DEBUT DE l’année 1957, la compagnie Fria se constitue avec la participation d’entreprises américaine, française, anglaise, suisse et allemande (2). La responsabilité de la construction et de l’exploitation est toutefois confiée intégralement à Pechiney. En 1973, Fria devient la société d’économie mixte Friguia, avec la Guinée comme actionnaire majoritaire (51 %). Pechiney se retire en 1997, laissant l’entreprise à l’Etat pour 1 dollar symbolique. Il y a six ans, l’usine privatisée était cédée à Rusal.

Sous des nuages de poudre de bauxite, Fria se présente comme une ville-usine à l’européenne, avec ses cités ouvrières hiérarchisées par niveau de qualification, ses cheminées, ses hauts-fourneaux et ses « constructions sociales » - stades, maisons de jeunes, piscine - , expression du paternalisme affiché par le fleuron français de l’aluminium. Pechiney (3). La Guinée détiendrait près de seize milliards de tonnes de bauxite, soit un bon tiers des réserves mondiales connues de ce minerai, à la base de l’aluminium. Assez pour s’assurer, au rythme actuel, seize siècles de production… Cela représente en 2009, avec le fer, les diamants et l’or 20 % du produit intérieur brut (PIB) du pays et 80 % de ses exportations.

Depuis l’effondrement des cours à l’automne 2008 (4), les mille deux cents ouvriers – et les mille six cents employés de sociétés sous-traitantes – sont confrontés au refus de la direction de remplacer certaines machines. « On fait tourner l’usine en bricolant, en remplaçant les pièces d’une machine par celles d’une autre, raconte un ouvrier. Les fournisseurs ont accumulé tellement de factures impayées qu’ils ont suspendu toute livraison de marchandises. » La direction, invoquant la crise, refuse également toute hausse de salaire et reste une des seules entreprises minières en Guinée à ne pas appliquer le salaire minimum national, soit 2,5 millions de francs guinéens (330 euros).

Les salariés sont invités à se « responsabiliser », peut-on lire dans le bulletin hebdomadaire de l’entreprise La Voix de Rusal (mai 2008) : « Si chacun prenait à bras-le corps ses responsabilités, notre usine se porterait mieux et marcherait comme sur des roulettes. » Au lieu de se plaindre de la dégradation de l’outil industriel et de l’autisme des Russes, qui vivent entre eux et ont « écarté les Guinéens de tout poste de direction », les ouvriers devraient, selon le journal, se demander : « Que puis-je faire pour aider l’usine dans cette situation difficile ? Qu’ai-je fait, personnellement, pour la réduction des frais, pour l’amélioration de la productivité ? »

Un an auparavant, pour contrer les protestataires qui reprochaient à l’usine les coupures de courant récurrentes dans la ville, Rusal a même organisé… un concours de dessins d’enfants sur le thème : « Je sais économiser l’électricité »… Personne ne se leurre. Vieil ouvrier formé par Pechiney, M. Ibrahima Diallo Taribé, aujourd’hui chef de gare, dit ne pas connaître les « mécanismes mondiaux de l’aluminium », mais il ne lui a échappé qu’en 2008 Rusal est devenu le deuxième groupe mondial du secteur. Son patron, M. Oleg Deripaska, dixième fortune de Russie, est un proche de M.Vladimir Poutine.

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